mercredi 10 octobre 2012

Le fond du (mauvais) trou

Ils ont réussi.
Ils ont réussi à nous convaincre que nous devions payer. Que nous devons réparer.
Ils ont réussi à nous culpabiliser, et nous tombons dans le panneau.
Nous devons rembourser car nous avons vécu au dessus de nos moyens. 
Trop paresseux, trop malades, trop assistés. Pas assez flexibles, pas assez productifs, pas assez compétitifs.
Le problème numéro un, notre vice, le fléau, le chaos qui nous guette, c'est la dette. 
Notre salut, notre purgatoire, notre rédemption, c'est l'austérité.


Peu importe si, drôle de coïncidence, le trou de la dette équivaut peu ou prou à l'argent que nous a prélevé le système financier privatisé en appliquant ses taux d'intérêt, depuis que les Etats n'ont plus eu le droit de recourir à la finance publique, en 1973. Les états se sont vus imposés un intermédiaire privé, entre eux et leur banque centrale, et depuis, on a gentiment rétribué cet intermédiaire,  à hauteur de 1 400 000 milliards d'€ , soit un volume manquant proche de celui du fameux "trou" (1789 milliards en mars 2012). Oui, si nous avions emprunté à taux zéro, à nous mêmes, comme avant 1973, sans verser cette "dîme", cette "gabelle" au secteur privé, nous n'aurions pas une dette ridicule aujourd'hui, on en parlerait même pas.



Ils ont réussi à nous convaincre que ce trou, c'est nous qui l'avons creusé, pas eux. C'est fort, non?
Et qui ça "ils"? Je parle tout simplement des acteurs plus ou moins surpuissants du système financier, qui sont passés en quelques décennies du statut de fluidificateurs de l'économie (une banque ne sert-elle pas à la base d'intermédiaire entre emprunteurs et épargnants?) à celui d'inquisiteurs supranationaux qui ont mis les démocraties au pas grâce à la collaboration zélée de nos représentants politiques.
Marginalisés, les quelques milliardaires qui ont amassé des fortunes grâce à une aventure industrielle comme au temps du capitalisme à papa. On en viendrait presque à les regretter. Au moins on avait des usines pour y bosser. 
Désormais, les puissants sans visage se sont construits en collectionnant patiemment les prélèvements permanents, certes souvent indolores, que le monde financier opère sur le monde économique réel. En tirant parfaitement profit et de leur privilège de créancier/propriétaire d'un peu tout, et de leurs talents de spéculateurs sans états d'âmes. Et en désossant, bradant, dévitalisant nos infrastructures pour les transférer ailleurs.

Nous voilà soumis, dociles, résignés pour consentir quelques sacrifices, plus ou moins douloureux, afin de résorber la dette. 
La rendre supportable.
La vache à lait du système financier ne doit pas exploser. A nous de faire l'effort.
Voilà l'urgence du monde civilisé.
Qui nous fait marcher au pas. Quitte à décréter la loi martiale. Et nul ne bronche, ou si peu.

Bien sûr il y a quelques désordres, mais pas méchants. Voire même opportuns.
Ceux qui veulent pas mettre au pot s'en prennent à leurs voisins, pour peu qu'ils vivent dans des caravanes, c'est plus facile.
Il y a des méchants qui jouent parfaitement leur rôle de méchants, avec leurs grosses barbes et leurs desseins barbares, très pratiques pour entretenir un climat de peur très saturé, et éviter qu'on se disperse avec d'autres inquiétudes. Ils sont parfaits pour canaliser la vindicte populaire, et bien malgré eux ils participent parfaitement au maintien de l'ordre public. Faudra penser à les décorer un jour...
Quant aux "pigeons" autoproclamés, ils sont bien utiles. Ils permettent à nos maîtres de nous rappeler que le droit de s'enrichir est plus important que le devoir de solidarité. Et puis, faut bien se souvenir de qui c'est les victimes, qui c'est les coupables. Les victimes, c'est ceux qui paient trop d'impôts, qui ne peuvent pas s'enrichir paisiblement à cause de nous. Les coupables, c'est nous.

Voilà comment la population, qui s'est gentiment faite délester de 1400 milliards d'euros en 40 ans, continue à vivre sous l'emprise de son maître, la finance, et va se montrer plus généreuse encore pour tenter d'évacuer son sentiment de culpabilité en essayant de reboucher le trou. Étrange, n'est-ce pas?



Notez sinon qu'il y a d'autres dettes.
Et pas des moindres.

La dette sociale. 
Le creusement des inégalités, qu'est-ce, si ce n'est une mauvaise redistribution des richesses dont la portée se répercutera sur les générations futures ? A-t-on conscience du coût à supporter pour la collectivité pour faire tourner une société inégalitaire? Pour faire cohabiter des mondes extrêmes de façon stable dans le même espace?

La dette écologique.
On va laisser à nos enfants des infrastructures délirantes de routes et autres installations énergivores, et des réserves d'énergies fossiles vides. Des montagnes de déchets. Des centrales nucléaires à démanteler et à enfouir.  Un climat déréglé, des intempéries endurcies, des zones géographiques dévastées.
C'est une facture intergénérationnelle sans précédent.
Un trou insondable.
Rien à voir avec les quelques centaines de milliards d'euros à peine de la dette souveraine de notre beau pays. Non c'est incomparable. Ce n'est pas estimable. Pour cela plus encore que pour tout le reste, les euros ne sont qu'une monnaie de singe..

Dette sociale. Dette écologique. Ces dettes là n'existent pas dans le prisme de notre système médiatico politique. Ils n'ont d'yeux que pour cette "dette" soi disant souveraine, qui déstabilise à peine notre système bancaire déjà bancal pourtant.

Ces belles autruches nous mettent la tête dans le trou, mais le mauvais trou, celui qui n'est qu'anecdotique, pour être sûr que rien ne changera avant qu'ils ne disparaissent. C'est amusant l'austérité finalement, ça consiste à creuser un trou pour en reboucher un autre, et ce pour éviter qu'on fasse des choses plus utiles.




Dommage, si on voulait bien tous descendre dans les vrais trous, ceux creusés par un siècle de capitalisme financiaro-industriel débridé, dans l'espoir de les reboucher comme faire se peut, on aurait là une perspective bien plus motivante pour regarder l'avenir avec envie et enthousiasme, que cette sombre et foutue austérité, aux vertus masochistes anesthésiantes malsaines, tout juste digne des saignées des médecins de Molière...






4 commentaires:

  1. Elle est pas de moi, cette photo....?

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    1. Non, elle est de moi...
      Sans doute avons nous immortalisé le même ciel ?

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  2. Pas mieux. Et pourtant en la matière, je suis intarissable vu que c'est gratuit.

    Qui plus est, cela nous tient lieu de système politique. Nos institutions sont également au pas dans ce nouvel ordre mondial assez pratique finalement, puisqu'on y adhère individuellement en continuant à voter pour, à bosser pour, et tant au propre qu'au figuré, à en bouffer.

    Il y a quelques jours, un type s'est immolé devant un pôle emploi. En Tunisie, un acte aussi choquant, aussi désespéré, aussi insupportable a poussé des gens normaux au-delà d'eux-mêmes. Beaucoup de gens normaux, très au delà d'eux-mêmes.

    Nous, on a fermé le pôle emploi, et mis en place une cellule psychologique de soutien (aux agents de pôle emploi).

    La conscience nette. Le droit bien droit dans ses bottes, et la circulaire repassée et bien appliquée dans les coins. On ne fait que notre métier, tous. On applique les consignes. Et quand c'est trop dur, on pleure dans des cellules psychologiques pour supporter la réalité qu'on a créée.

    J'aime de plus en plus le clip de just, de radiohead. des fois, le clip d'un groupe de rock a beaucoup plus de sens que le discours d'un ministre.






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    1. Merci Kurland pour ce témoignage. Il est clair que les perspectives les plus ambitieuses de l'humanité sont en général occultés dès que les dominants haussent le ton et jouent de toutes sortes de menaces et effets culpabilisants pour nous maintenir dans notre ornière. La grande force du système actuel est d'avoir réussi à isoler chaque individu dans la masse, si fortement, que l'impuissance semble durablement intégrée dans chaque cerveau et l'évidence nous répète à l'infini "Sors ton épingle du jeu" quand il faudrait qu'on mette tous notre grain de sel dans la gamelle pour que ça aille mieux..

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